Fraises, mer, sake et femmes

Lundi, février 28th, 2005

Vendredi, tu te lèves un peu tard, quand tu regardes l’heure, tu discernes vaguement quelque chose qui ressemble à onze heures cinquante cinq. Tout commence bien, tu avais rendez-vous à midi avec ta chère et tendre à Jiyugaoka, ce quartier bien sous tous rapports, à quelques minutes de chez toi. Un petit message pour prévenir que tu es en retard, pour l’instant, tout se passe bien. Elle n’a pas l’air en colère, ni énervée. Safe pour ce coup-ci. Elle est superbe, un peu de maquillage pour finir de t’achever. Une tenue simple et merveilleuse, elle est à toi, et tu es heureux. Le repas est simple, mais correct, à l’occasion de l’anniversaire du restaurant, prix spécial. Café vietnamien et tu rentres parce que tu as une poignée de papiers à commenter. Elle vient avec toi, mais tu la préviens que ce n’allait pas vraiment être super amusant de te regarder lire des papiers de niveau moyen à mauvais. L’après-midi se passe comme ci comme ça, entre deux lignes de basse et deux lignes d’articles, ses deux mains dans les tiennes.

Arrive la soirée, où tu devais retrouver une australienne et un groupe de Japonais pour une soirée en anglais. Des Japonais de tous horizons, des journalistes, des designers de mode, des ingénieurs, tous avec un anglais impressionnant, et surtout prêts à parler librement de tout, des problèmes d’intégration des étrangers, des histoires stupides qui te sont arrivées, et tout cela. Les trois heures prévues sont passées très vite, et le repas qui s’en suivit fut pour le moins autant convivial que coréen.

Tu rentres vers une heure du matin, et elle t’attend dans son sommeil, dans ton lit. Tu es désolé de l’avoir laissée là toute la soirée. Elle t’aura attendu, et elle sourit dans son sommeil. Tu n’oses pas la perturber mais elle ouvre les yeux au moment où tu te glisses à ses côtés. Finalement elle sera plus que réveillée, la coquine. Tu dors à peine une poignée d’heures que tu repars déjà. Deux personnes de la soirée de la veille t’ont invité à une journée dans le Chiba-ken, à aller cueillir des fraises et boire du saké local. Le seul point noir c’est qu’il faut te lever à sept heures pour être prêt à temps. Finalement ils seront tous en retard, et au lieu d’être là à huit heures, ils seront là à neuf heures et demie. Tu parles d’un réveil. Et tu abandonnes encore une fois ta chère et tendre, tu abuses plus qu’un peu, tu le sais, mais les occasions de rencontrer des japonais sont rares, alors quand ils t’invitent, tu fais ce que tu peux pour être là où ils veulent que tu sois.

Dans une voiture de location un peu légère, où les moindres mouvements se répercutent dans tout l’habitacle, vous partez vers l’est. Au volant, un Japonais de vingt-sept ans, avec un humour certain, on dirait ton cousin, en pire. Siège passager, une journaliste, critique de musique, et du coup, elle ne vient pas les mains vides. Pas moins d’une centaine de cds variés pour nourrir l’autoradio, toujours avide de galettes numériques, remplis de musiques pour le moins surprenantes, mais tu ne t’es pas ennuyé pendant ces heures de voiture. Tout le monde est un peu fatigué, l’australienne à tes côtés somnolle, elle n’a presque pas dormi de la nuit, occupée à faire ses bagages pour son prochain départ, tu fais ton possible pour aider le conducteur à suivre les indications du navigateur éléctronique à la voix si pesante.

Une heure et demie de circulation fluide plus tard, avec une ou deux erreurs de parcours, le premier arrêt se fait dans une ferme de fraises. Le concept est simple. Quatre serres de trente mètres de long, quatre variétés de fraises, une demi-heure d’orgie. La seule règle, ne pas en emporter dehors. Bien, bien. La première serre est là pour se familiariser avec la cueillette. A la recherche des petites fraises dorées, tu remplis un peu vite ta trop petite barquette et du même coup, ton estomac. A la fin des trente mètres, tu reviens sur tes pas par un autre chemin, et tu te forces à récupérer tous ces délices à tes pieds. Une sorte de supplice infernal où ton estomac subit ce que tu lui infliges, mais comment résister à tant de plaisir. La deuxième serre propose une autre variété mais tu n’as pas vraiment vu la différence. Dans l’enfer régnant dans ces serres, tu finis vite par te sentir moins à l’aise. Ton estomac commence à montrer des signes de fatigue. La troisième serre se profile à l’horizon et tu ne sais pas combien de fraises tu pourras encore dévorer. Et le pire arrive. Ces fraises là sont parfaites. Douces, sucrées, rouges à souhait. Elles sont par-fai-tes. Tu regrettes amèrement de t’être goinfré comme tu l’as fait pour les deux premières serres. Diantre, tu aurais dû réfléchir un tout petit peu avant de baffrer comme le sale que tu es. Chaque bouchée est un mélange de plaisir et de douleur. Entre cette saveur que tu avais oubliée et les limites de ton estomac, tu resteras longtemps à la limite, “borderline” comme disent les jeunes. La quatrième serre est là seulement pour t’achever, et c’est avec douleur que tu t’assois dans la voiture pour la prochaine étape.

Devant un tel spectacle, tu réfléchis. Seul face au Pacifique. Seul face à l’infinie bleutée. De quoi perdre pied, se retrouver tel l’homme qui n’avait jamais vu la mer. Un temps un peu gris, un peu bleu, un vent pour le moins marin, et cet horizon à perte de vue. Le tout orienté vers l’est. Tu as beau habiter dans une ville portuaire, contempler pareille merveille n’a pas de prix. Seul le froid glacial te fera te retourner. Ces demoiselles sont frigorifiées, il te suffit de tendre ton bras et elles viennent trouver chaleur et réconfort au creux de tes mains. Elles sont surprises de te voir si chaleureux. Cette chaleur humaine qui te colle à la peau. Celle qui te pousse à chercher un contact avec tout le monde. Finalement tu es plus que basique, un peu de chaleur et tu es heureux. Enfin pour le moment c’est plutôt le côté glacial des mains de ces demoiselles qui t’occupe l’esprit.

Mais vous voilà déjà dans cette fabrique de sake. Une dame d’un certain âge s’occupe de faire la visite, surprise de voir deux étrangers dans sa petite entreprise. Surtout deux étrangers parlant japonais comme vous. Le conducteur, quant à lui, sera un cran au dessus en expliquant les réferences culturelles et les petits détails qui font la différence entre un natif et un bilingue sur le papier. Tu ne le remercieras jamais assez ; mais au final tu n’auras pas compris exactement comment ce délicat breuvage est fabriqué. Succession de cuves, de presses, de caisses. Le résultat est plutôt surprenant, et lorsque tu goûteras cette bouteille au doux nom “un siècle de larmes”, tu seras conquis. Et tu mangeras même un criquet ou deux, proposés par tes hôtes. Passée l’apparence répugnante il faut bien l’avouer (un criquet entier, avec ses pattes et tout, c’est appétissant), le goût est plutôt agréable. Le rapport aspect/goût est assurément surprenant. Une série de verres plus tard et tu repars avec une bouteille d’un “siècle de larmes”, souvenir, souvenir.

L’autoradio de la voiture indique seize heures passées, mais ces demoiselles ont faim. Le programme de la soirée est de retrouver quelques amis à Ueno pour souhaiter encore une fois un bon voyage à la même personne. Personnellement, déjeuner à dix-sept heures pour enchaîner sur une soirée arrosée à peine quelques heures après, tu n’es pas très chaud. Mais ces demoiselles n’arrêtent pas de te répéter le contraire et te voilà bon gré mal gré assis à une table joyeusement fournie en sardines crues, sardines en bouillie, sashimi de bonite, et autres surprises maritimes. Tout est très bon. Comme souvent au Japon, les plats sont fournis, et la qualité est là. Et tu finiras quand même par manger un bon repas, en oubliant les douleurs matinales parfumées à la fraise.

Direction Ueno, où tes amis seront déjà attablés et prêts à manger, eux, affamés, apres vous avoir attendus toute la journée. Une soirée classique, avec un peu d’alcool, une myriade de petits plats, et comme toujours, une discussion plutôt sympathique, des gens toujours passionnants. Tu finiras par rentrer à une heure et demie, toujours en voiture, et tu sombreras dans un sommeil profond.

Le réveil dominical est bizarrement matinal. Dix heures et demie. Un café, et tu discutes avec ton colloc des événements passés. Il vient de rentrer des States, enfin il y a trois jours, mais avec ton emploi du temps, tu n’as pas vraiment eu le temps de lui parler. Et machinalement, tu le suis quand il te propose d’aller manger quelque part dans les environs. Au retour, un message de ta demoiselle t’intrigue, tu t’excuses de cette réponse tardive, en expliquant que tu étais parti manger. Elle pleure et s’en va. Et tu réalises que tu devais passer la journée avec elle. Déjeuner, ciné, soirée. Le tiercé gagnant. Et comme l’imbécile parfait que tu es, tu as oublié. En beauté. Le genre de boulette qui donne dans les high scores. Alors tu cherches à te rattraper. Elle est partie à Roppongi Hills, là où vous deviez passer la journée. Tu cours dans le premier métro, tu cherches à te rattrapper, mais tu n’as aucune excuse, tu ne peux que te rendre compte de la volatilité de ta mémoire pourtant fiable en temps normal. Pourtant, tu devais avoir l’air si penaud qu’elle t’a pardonné presque au premier regard. Tu n’as même pas encore fini de t’excuser qu’elle t’embrasse. Simplement, tendrement, calmement, avec force et conviction. Tu es bien chanceux. Trop sûrement. En ce moment tu cumules. Elle ne va pas tout te pardonner. Elle va bien finir par saturer à un moment. Tu n’arrives pas à réaliser qu’elle fait partie de ta vie, que tu dois être là pour elle autant que tu l’es pour toi.

Et qui dit dimanche à Roppongi, dit le retour de tes cours de design de carrière, ta secte comme se plaisent à l’appeller certaines de tes connaissances. Il faut dire qu’avec l’apparition d’une communauté virtuelle, ces fameux sites de relations sociales qui fleurissent ces derniers temps, qui a conquis la moitié des personnes présentes au cours, il y a de quoi craindre le pire. Si il y a trois semaines, trop de monde avait rompu l’équilibre de ces cours, cette fois-ci, retour aux sources, tu as pu parler avec des gens plus qu’intéressants et profiter pleinement du cours. Une étudiante en musicologie (de quarante-cinq ans facile), une artiste musicale plutôt charmante, au succès pour le moins relatif, mais elle vit facilement de son talent, et le vice-président d’une maison d’édition, pour situer, l’équivalent de Gallimard, ces gens-là faisaient partie de ton petit groupe où chacun devait exposer un de ses objectifs et ses différentes étapes pour parvenir à le concrétiser. Pris un peu de court, n’ayant pas pu participer aux deux dernières scéances, tu finiras par vouloir écrire mieux. Ecrire comme tu le fais en ce moment, c’est déjà plus que satisfaisant, mais tu voudrais plus, tu voudrais mieux, tu voudrais surtout pouvoir écrire sur autre chose. Manipuler les mots d’une manière plus simple, plus forte, pouvoir communiquer par ce médium si complexe qu’est l’écriture. L’éditeur est surpris et intéressé. Tu parles de ce site, de ce que tu écris, que lorsque tu as su que des larmes avaient coulé à la lecture de tes textes tu n’as pas pu décrire exactement ce que tu avais ressenti. Finalement tu t’emporteras dans la conversation et dans les objectifs de tes trois partenaires du jour.

Le reste du cours est plutôt sympathique, des exercices musicaux où tu t’en sors bien, dans le thème du “ne pas se laisser dominer par la situation”. Savoir esquiver toute agression, qu’elle soit simplement verbale, physique, injurieuse ou au contraire aimante, affectueuse. Et comme à chaque fois, le cours est suivi d’un petit pot, où deux japonaises que tu connais de longue date seront plus que folles, et d’un diner pour le moins arrosé. Tu t’es retrouvé à côté de cette demoiselle plus que perspicace, une personne avec qui tu adores parler, qui t’apporte beaucoup par de simples conseils ou même des insultes à base de “mais t’es trop con”, ou encore de “n’importe quoi”. Cette fois encore, elle aura su t’apporter autant de réponses que de questions, ce qui te laisse encore une fois abasourdi et sur ta faim. Elle est décidément trop forte. Elle a toujours été comme cela, mais à chaque fois tu restes surpris. Et cela fait des mois que cela dure. Ce soir ne sera qu’un de ceux où tu prendras conscience de ce que tu sais et de ce que tu ne sais pas. Tu as peur de toi, de tes réactions face à ce que ta demoiselle t’apporte et te montre. Du coup, l’alcool aidant, tu finiras par faire n’importe quoi, y compris aller caresser de tes lèvres celles d’une autre demoiselle, parce que tout s’y prêtait. Juste un effleurement, mais le geste était là. Bordail mais qu’est-ce que tu fous. Il est temps de rentrer, la menace du dernier train se fait sentir. Le groupe se compose encore une fois de ton colloc, de ta demoiselle, du professeur et de son assistante, et d’un élève toujours présent, un peu rondouillard, à l’humour basique, mais quelqu’un qui en veut, qui sait être discret et présent à la fois, une sorte de présence rassurante en fond. Les portes s’ouvrent à ta station, tu quittes le métro sans trop regarder derrière toi. Juste assez pour la voir s’éloigner.

Tu rentreras avec au dessus de ta tête ces quelques papiers qu’il faut que tu commentes pour la fin du mois. Comme un cheveu sur la soupe après trois jours non-stop. Et tu trouves que trois jours comme ceux-là, c’est déjà pas mal.

大沢温泉

Jeudi, février 24th, 2005

送別会

Samedi, février 19th, 2005

吉祥寺

Vendredi, février 18th, 2005

Neige, chocolats et chocolats

Mardi, février 15th, 2005

Chocolats I

Jeudi, février 10th, 2005

2-1

Jeudi, février 10th, 2005