9 lettres, pas mieux
Lundi, octobre 31st, 2005Ce récit des aventures nocturnes d’un policier comblera les amateurs de technologie moderne, de réinvention de la roue, de reflexions sur soi, et de l’ambiance des carrefours la nuit.
Cela va faire bientôt quarante ans que je suis policier, et quarante ans que je ne progresse pas. Vingt ans à faire la circu, la police de quartier, en uniforme moisi, c’est pas mon truc. J’aurais voulu être un inspecteur, pouvoir rester en civil tout en appliquant la loi, et qui sait, peut-être même oser l’imper à la Colombo.
Parce que la circu, c’est chiant. Il faut le reconnaître. Siffler quand le feu passe au rouge, c’est pas vraiment intéressant, et bon, il y a plein de jeunes qui ne demandent que ça. C’est trop tard pour moi, je vais finir tel que je le suis maintenant. A rester debout près du poste de police auquel j’ai été affecté, à attendre bien sagement qu’une japonaise vienne dénoncer son voisin. Ou alors à contrôler des gens qui visiblement sont en règle. Courir après un voleur ? Non, je ne suis pas un superflic, moi c’est paperasse et promenades à vélo. Arrêter un chauffard ou un motard coiffé d’une bombe de cheval, c’est plus de mon âge.
Je sais, je devrais être un peu plus strict envers les criminels, les vrais, les délinquants même, et cesser de faire chier le monde pour des histoires de paperasses débiles, de feux de vélos éteints, de parapluies volés. Mais toute la police est corrompue, et c’est pas moi qui vais tout changer, si près de la retraitre. Puis bon, on est noté à la procédure, et un contrôle de vélo, ça rapporte.
Alors hier soir, quand on m’a proposé d’aller surveiller un carrefour à deux heures du matin, j’y suis allé de bon coeur, parce qu’au final, si personne ne le fait, c’est la police qui n’avance plus.
Nous sommes quatre, postés aux coins du carrefour. Deux heures du matin, pas un piéton. Bien sûr, avec nos vélos de compétition (facilement quarante kilos dont deux de rouille), on allait pas s’occuper des véhicules motorisés. Puis il faut dire que de la délinquance de rue, ça n’existe pas ici, alors bon, on pourrait se demander ce que l’on fait là, mais c’est une partie du boulot.
Et là, j’ai fait ma nuit en un contrôle. Trois étrangers qui arrivent, deux à vélo, un en costard. A cette heure-ci. Ils doivent être complètement faits, c’est sûr. Tiens, lui, il avait pas son phare allumé.
— Bonsoir, messieurs. Police. Votre phare, là, il est mis ?
— Oui, oui, regardez.
Il commence à lever la roue arrière de son vélo et donne des coups de pédale.
— Hum, monsieur, votre dynamo est sur la roue avant. Ca ne va pas marcher. Enfin, je vois qu’elle est enclenchée. C’est bon. Je peux contrôler l’immatriculation ?
— Allez-y.
— Vous avez des papiers ?
— Tenez, répond-t-il en sortant sa carte de séjour.
Je sors mon PDA de service, une sorte de gadget pratique certes, mais qui fait perdre tout contact humain au sein de la police. Plus besoin d’appeller le central pour demander ça. Tout est dans la machine.
Je rentre un par un les chiffres de sa plaque et le nom sortant correspond aux papiers. Je lui rends le tout et passe au suivant.
— Je peux contrôler le votre aussi ?
— Oui, vous voulez mes papiers aussi ?
— Si vous les avez.
C’est vrai que tous les étrangers ont leur carte de séjour. Les japonais comme moi n’ont rien, alors niveau paperasse, ça ne facilite rien. La machine me répond que le vélo appartient à Tuitui, Mac. Ca correspond au nom sur les papiers, mais visiblement, il a laissé pousser ses cheveux depuis le temps, parce que ça ne ressemble plus trop à la photo. De toute manière, ces étrangers, ils se ressemblent tous.
— Et sinon, vous faites quoi dans la vie, lancé-je pour paraître aimable.
— Nous sommes étudiants, répond le dénommé Tuitui, et lui, travaille déjà.
— Vous vous en sortez en japonais quand même.
— Oui, après tout ce temps, il faut bien parler un peu.
— Bon, tout est en ordre, allez-y.
— Merci monsieur. Au revoir.
Ils sont partis tous trois, traversant le carrefour.
Deux heures du matin. Au carrefour de la Kannanadori et de la Megurodori. Trois étrangers, deux contrôles de vélo sur mon bulletin en plus. Métier de merde. Pourtant il faut bien que quelqu’un le fasse.