Histoire de foi(e), II
Mercredi, mars 21st, 2007[Parce que le Général est de retour, et quel retour. Je reposte. Et oui.]
La fin de soirée fut donc épicée, et arrosée comme il se devait. Les bières coréennes, la “Hite” et la “Cass” (je conseille la Hite) remplissaient leur fonction et nos vessies. Aucune toilette en vue, mais qu’à cela ne tienne, nous tenions bon.
Au retour, l’hôtel nous apparu tout près sur l’échelle des distances alcoolisées, et la petite aiguille flirtait avec le trois quand je fermai les yeux sur Séoul. J’avais rendez-vous à neuf heures trente le jour-même, à la station proche, avec Kim, pour découvrir cette capitale du kimchi et du bibimba.
Onze heures passées en Corée, trois à boire, cinq à dormir, le reste dans la tête, et je me retrouvais à guetter la sortie numéro un de Itaewon, la fameuse station de nos retrouvailles. Aux alentours passaient nombre de locaux, pendant qu’une proportion non négligeable d’étrangers (visibles, donc, ceux qu’on appelle “étrangers de couleur”) gravitaient autour de ce centre de transportation urbaine.
Neuf heures trente. Je stressais un peu, inutile de le cacher. Les quelques jours passés ensemble l’année passée étaient encore tièdes dans ma mémoire, et si nous avions gardé un peu contact, en plaisantant sur une improbable visite au pays du matin calme, où nous imaginions moult joyeusetés et autres sauteries mondaines, se retrouver nous semblait encore du domaine de l’irréel.
Neuf heures quarante. La dernière fois, elles avaient eu une bonne heure de retard, je m’en souvenais encore. Rien de bien inquiétant donc, mais je me plaisais à penser que sur son terrain, elle pouvait se permettre d’être un peu plus ponctuelle.
Je m’occupais donc à prendre des photos du carrefour voisin baignant dans la brume matinale quand elle surgit de la bouche, les cheveux à peu près identiques, le visage souriant comme elle savait si bien le mettre en valeur. Je la trouvais changée mais j’étais bien incapable de lui dire pourquoi. Une impression générale qui persiste encore, photos sous les yeux.
Son japonais avait un peu rouillé, et elle parlait avec ce léger accent qui la rendait touchante, et je me faisais une joie de la corriger dans cette langue qui restait encore pour moi une avalanche de mystères quand elle trébuchait sur un mot ou une quelconque forme de grammaire. Tout était simple avec elle, pas de fioritures, le courant passait, et la journée démarrait.
Je pensais qu’elle serait venue accompagnée de Suh, mais non, elle était venue seule pour me guider dans les rues de la ville, sa ville. J’en avais fait de même. J’aurais pu inviter nombre de mes compagnons, mais je m’étais abstenu, comme si je voulais m’approprier ces heures passées en charmante compagnie.
Séoul était une ville à échelle bien plus humaine que Tokyo, me disais-je en contemplant une rudimentaire carte, de part sa superficie, et parce qu’ici, tremblements de terre en moins, les batiments n’hésitaient pas à se dresser. La ville était une succession de collines saillantes et de vallées surpeuplées, de ruelles en pente et d’avenues bulldozées, de coréennes charmantes et de coréens souriants, de téléphones samsung et de téléphones samsung.
Elle me guidait dans cette ville inconnue pour moi, où tout n’était que symboles mystérieux, odeurs étranges, mélodies surnaturelles, fragments de conversation énivrants, paysages nouveaux. Du centre de Séoul, je ne retiendrais que peu de choses, si ce n’est que tout me paraissait plus facile à découvrir que lors de ma découverte du Japon. Sa présence y était pour quelque chose, une épaule sur qui s’appuyer, une locale, une personne surtout prête à faire découvrir sa culture, son pays, ses racines. Tout ça pour de simples sourires, la monnaie dans laquelle j’excellais.
Elle m’emmena dans un restaurant ordinaire, sans prétention. Pas exceptionnel, certes, mais qui remplit son office et mon estomac. Bien épicé, bien chaud, avec kimchi à volonté, très local comme plat. Mon premier repas coréen, en corée, avec une coréenne. J’avais eu l’occasion de manger coréen avec des coréennes autrefois dans ma vie, il y a presque dix ans de cela, mais force était de constater que cela n’avait rien à voir.
Elle devait me quitter peu de temps après pour retrouver son université, à laquelle je devais me rendre un peu plus tard dans la journée. Elle me donna des indications d’endroits à visiter, un sourire, un léger signe de la main, et elle s’engouffra dans une bouche de métro proche.
Seul, sans connaitre autre chose que “puis-je avoir (de la bière) ?” dans la langue locale, avec un plan et un guide en Japonais, je me lançais à la découverte de Séoul avec ma simple compagnie. Un parc ou deux plus loin, une foule de vieux hommes s’occupait à regarder agitateurs urbains, vendeurs de pacotilles de toutes sortes, pour passer le temps, attendre le jour fatidique où ils ne pourraient plus. Un de ces hommes, en me voyant armé d’un appareil photo, me fit de grands signes des bras, comme quoi je ne pouvais pas prendre de photo. Je respectai son désir, et je ne l’inclus dans aucun de mes clichés, mais je n’avais aucune intention à l’origine de prendre le profil lumineux de ce bougre.
Je finis par me retrouver dans un village ancien, but de mon petit tour, où temples côtoyaient résidences des plus grands de ce pays à une époque où le premier chiffre de notre calendrier n’en était encore qu’à l’unité. Un vieil homme s’approcha de moi, afin de me demander si j’étais touriste, américain, seul, dans l’ordre, dans un anglais satisfaisant, mais encore très approximatif. Comme il ne comprennait pas un mot de mes réponses, je laissais son imagination remplir le reste. Il était accompagné d’une charmante demoiselle de mon âge, qui ne pipa mot, mais qui osa m’accorder un sourire tout en baissant son regard. Le vieillard me donna quelques informations sur le lieu que nous foulions de nos pas, mais rien de plus que ce que la brochure acquise à l’entrée m’avait déjà appris.
Dix-sept heures, et il était temps de cheminer jusqu’à l’Université des Femmes Ehwa, pour débuter le fameux “workshop”. Arrivée dans le labo de toutes ces demoiselles, toutes plus gênées les unes que les autres, et voici enfin Suh qui ne pouvait s’empêcher de rire nerveusement en me voyant.
Présentation rudimentaire des participants, et diner soit-disant traditionnel mais peu impressionnant. La compagnie féminine était appréciable, mais les barrières linguistiques l’emportèrent sur la bonne volonté de mes camarades. Désirant bien faire, ils donnaient l’impression de préparer leurs questions pendant de trop longues secondes, ce à quoi les coréennes répondaient à leur tour par une question qui déstabilisait le dialogue imaginé par ces mâles en chaleur. Je dinais à la table de Kim, et je fis la connaissance de Noori, assise à ma droite, et qui avait l’audace de porter une casquette rose sur son mignon visage.
Enorme déception quand toutes les demoiselles s’éclipsèrent en prétextant devoir finir les préparatifs pour le lendemain, nous laissant entre hommes boire des litres et des litres de boisson, cette fois commandés par le coréen de notre groupe, fraîchement arrivé de chez lui.
[Le dernier volet de cette trilogie, où l'on assistera à la déchéance de tout un peuple, bientôt sur ses pages.]