Glaçon pour deux rêveurs

C’est un peu vieux, mais bon, si vous lisez ceci, vous n’êtes plus à ça près.

C’était une soirée comme les autres, légèrement arrosée, sacrement amusante par moments, et il avait fini par oublier qu’il était à des centaines de kilomètres de chez lui. Un voyage scolaire, fin de lycée, l’âge où tout est permis, où il est permis de tout croire, quand l’adolescence tente de s’effacer en laissant la rage accumulée pendant des années. Des années où il n’a fait que regarder le cours de la vie passer, sans trop y participer, sans vouloir s’imposer. Des proches sans être des amis, des amies proches mais pas trop, et une demoiselle qui enchantait ses journées.

Elle s’imposait d’abord par son regard émeraude qui frappait direct du gauche au coeur et crochet du doigt aux tripes. Le désastre à chaque clin d’oeil. Elle avait tout ce qu’il fallait pour aller avec. Un cerveau de littéraire, un corps de kayakiste. Autant dire qu’elle ne passait pas inaperçue. Lui, c’était le type banal, petit, mince, cheveux courts, crise d’acné un peu en retard, juste des espoirs dans les yeux, et jusqu’à maintenant, un tableau de chasse qui restait trop vierge. Il savait parler, de ce genre de discours qui n’intéressent que les intéressés, et il cachait bien des talents sous un sourire en coin. On l’oubliait vite.

Il a fallu ce voyage scolaire pour que tout se débloque. Malgré leur âge qui leur interdisait toute consommation -et encore moins présence dans les débits- de boisson, ils passaient leurs soirées à refaire le monde, à parler de tout, de rien, surtout de rien mais peu leur importait, l’objectif était juste de passer le temps, de tenir jusqu’au lendemain. Ils avaient ce jeu stupide, avec des glaçons, qui consistait à mimer le baiser (et il était encore bien malhabile) dans le but de transmettre ce bout de glace à la personne d’à côté.

Le hasard avait fait les choses plutôt bien, il fallait dire. Elle s’était retrouvée assise à environ un demi-centimètre de lui, là où pantalons et autres parties du corps finissent par se toucher. Le glaçon avait déjà commencé à tourner, et elle lui tournait la tête. Lui avait la tête qui tournait de se retrouver si près. Et quand il ne pouvait plus faire autrement, il s’approcha de ses lèvres pour lui transmettre ce glaçon. Elle souriait simplement, et il arriva ce qui devait arriver, le glaçon tomba avant que leurs lèvres ne se joignent. Un coup pour rien, pensaient les autres, le coup de la victoire pour lui. Elle souria tout en rattrapant le glaçon, qu’elle remit dans sa bouche, et d’un “mais t’es nul”, s’avança pour lui redonner. Le cadeau bonux.

Il en oublia le fil du jeu. Le glaçon ne quitta plus sa bouche, si bien que ses autres amis repartirent sur une autre ronde. Lui était déjà parti. Il n’osait plus rien boire, il voulait garder ses lèvres telles qu’elles l’étaient, encore sous le coup de ce double baiser. Il ne bougeait plus, ne regardait plus autour de lui, il ne parlait plus. Elle lui souriait. Crochet du droit, et enchainement gauche gauche droite. Il n’était pas prêt de se relever.

Elle passa un bras autour de ses épaules, d’un geste qui lui paraissait si naturel qu’il se fit tout petit au creux de ses bras. Le moindre impair et elle disparaitrait, d’un clin d’oeil pour achever le tout. Il sentait sa poitrine contre lui, il la sentait vivre à côté d’elle, il sentait son rire hocquetter dans ses hanches, il ressentait tout le plaisir qu’elle pouvait lui offrir de ce geste trop simple pour être vrai, trop déplacé pour signifier quelque chose. Il y croyait un peu. Beaucoup. Passionément.

En sortant de ce débit de boissons, avec un peu d’aide de la part de cette merveilleuse potion magique, il se retrouva bras dessus bras dessous, et il n’osait pas la regarder, de peur de se trahir d’un coin de l’oeil. Une dizaine de minutes pour retourner au bus qui les emportait à l’auberge, un silence merveilleux. Il ne parlait pas. Elle ne faisait que sourire, et finalement, il souriait lui aussi. Sans excès, de peur de la brusquer. Il pensait à ces pas qu’il faisait à ses côtés, compte à rebours avant la séparation fatidique à la porte du bus. Il en rêva toute la nuit.

Le programme du lendemain comportait une ballade dans les montagnes, pour apprécier le paysage, pour faire un peu d’exercice, selon les encadrants, et pour tuer le temps. Il attenda qu’elle s’inscrive pour s’inscrire à son tour. Lui demander directement avait quelque chose de direct qui l’effrayait un peu, comme si son avenir, leur avenir se jouait sur une phrase. Promenade sur des sentiers rocheux, des paysages magnifiques qui imposaient le silence, et cela tombait bien, il n’avait rien à dire, dans sa tête il n’y avait qu’elle. Elle devait le savoir, tantôt à ses côtés, tantôt en avant, jamais trop loin, mais aucun contact direct.

Fin de l’étape, direction le refuge. Un endroit où les locaux viennent aussi passer leurs soirées, et ce soir ne faisait pas exception, une poignée d’entre eux étaient là, accordéon en bandouillère et danses locales sur la piste. Eux, buvaient un chocolat, la boisson légale de l’endroit pour les mineurs. Ils étaient quinze, et il n’y avait que quatorze chaises à proximité. Il y avait bien des fauteils, et autres tabourets, mais elle proposa tout simplement de s’asseoir sur ses genoux. Il ne pouvait qu’accepter, et quand elle se posa sur lui, elle n’oublia pas de se caler bien au fond de son giron, bien loin des genoux promis. Il en fut simplement surpris, et terriblement muet.

Finalement il devait y avoir quelque chose entre eux deux. Une amourette qui débutait, ou un jeu d’adolescents conscentants. Lui ne savait qu’en penser, elle était tout ce dont il avait pu rêver, tout ce dont les autres rêvaient aussi, et elle était là, sur lui, riant et illuminant toute l’assemblée. Caché derrière sa présence, il ne participait pas à la discussion, il s’en foutait, ce n’était pas ce qui l’intéressait. Il se préoccupait surtout de son profil vu de dos, à une distance de quelques centimètres, il s’imprégnait de son parfum, et s’imaginait un avenir merveilleux.

La soirée s’était terminée sans qu’il puisse lui parler seul à seul, et sans pouvoir tenter de l’embrasser à nouveau. Deux jours plus tard, ils rentraient chez eux, et vint le moment de monter pour une dernière fois dans le bus. Cherchant des places à l’arrière, elle n’en trouva qu’une. Ce à quoi elle lui proposa d’aller avec lui, devant. Il était aveugle, et complètement stupide. Il lui répondit qu’elle pouvait aller s’asseoir à l’arrière, que cela ne le dérangeait pas d’aller seul devant.

La soirée s’était terminée sans qu’il puisse lui parler seul à seul, et sans pouvoir tenter de l’embrasser à nouveau. Deux jours plus tard, ils rentraient chez eux, et vint le moment de monter pour une dernière fois dans le bus. Cherchant des places à l’arrière, elle n’en trouva qu’une. Ce à quoi elle lui proposa d’aller avec lui, devant. Il était aveugle, et complètement stupide. Il lui répondit qu’elle pouvait aller s’asseoir à l’arrière, que cela ne le dérangeait pas d’aller seul devant.

Deux heures à ruminer dans son fauteil, et il était à point. Fin du voyage, fin de cette ambiance particulière, de cette innocence qui l’accompagnait, de ces moments complices, de ce cadre différent qui déchargait de toute responsabilité, de toute pression hélas trop présente une fois rentrés. Lui, simple lycéen, sans atout, et elle, idole ambulante, avec une aura de simplicité qui faisait toute sa beauté.

Le fil des jours avait repris le cours de leurs vies, et il finit par lâcher quand au détour d’une conversation il appris qu’elle était déjà avec quelqu’un. Il fit semblant de trouver cela merveilleux, et il arriva à soutenir son regard qui laissait penser que cela aurait pu être lui, ce quelqu’un.

De ce voyage ne lui restait qu’une impression glacée d’avoir embrassé une personne magnifique, et une montagne de regrets. Le retour à la vie de lycéen banal, petit, mince, crise d’acné tardive ne lui plaisait pas. Des années plus tard, il regrettait encore de n’avoir rien fait.

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